La vision en mouvement

Publié le par Stéphane Murat

Selon ce schéma, l’esthétique de la Nouvelle Vision ne répondrait donc pas, comme on le lui a souvent reproché dès cette époque, à une quelconque course à l’originalité formelle, à une recherche purement graphique, singeant les formules géométriques diagonales de la peinture constructiviste. Elle chercherait d’abord à traduire l’expérience concrète de la « vision en mouvement », selon l’expression fétiche de László Moholy-Nagy5, de cette promenade continuelle de l’œil en marche (l’idée d’un œil qui marche est d’ailleurs une image qui semble avoir exercé une certaine fascination sur les avant-gardes ; on la retrouve par exemple à plusieurs reprises dans les dessins d’Herbert Bayer [fig. 6]). Pour tous ces photographes, dépasser la vision perspective traditionnelle, c’est donc avant tout chercher à prendre en compte la réalité temporelle et multidirectionnelle du regard, c’est transmettre, par l’arrêt volontairement brutal et singulier de ce mouvement continu, un peu du caractère fondamentalement dynamique de la vision. Chacune de leurs plongées, chacune de leurs contre-plongées, chacun de leurs cadrages diagonaux est à considérer comme la fixation d’un mouvement réel du corps et du regard dans l’espace, comme le témoignage d’un engagement physique du sujet dans le monde, comme le produit d’une action (fig. 7). En clair, ces spectaculaires découpes modernistes ne renouvellent pas seulement les formes traditionnelles de composition au sein des beaux-arts, mais l’idée et le processus mêmes de la composition : désormais – et c’est là l’un des apports majeurs de la notion de cadrage –, composer, c’est bouger, c’est chercher sa place vis-à-vis d’un objet et rendre compte, en même temps que de lui, d’une position réelle du sujet face à lui. En cela, la photographie serait moins un art graphique que – à l’égal de la danse ou de la promenade – un art du temps et de l’espace.

http://etudesphotographiques.revues.org/226#tocto1n4

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